dimanche 5 mai 2013

M. Frigon


Lumière tamisée par les toiles défraîchies, suspendues au bord d’une fenêtre donnant sur le mois de juillet naissant. Poussières aux mille éclats, volants, tourbillonnant d’un ballet sous une caresse de la brise chatoyante dans l’ouverture perdue entre deux fermetures.

Dans le silence de son appartement, M. Frigon tournait en boucle les ficelles de ses réflexions. Seul le tintement étouffé d’un coucou meublait l’ambiance de son sanctuaire. Errant d’once en once dans les dédales du pour et du contre, il cherchait à se convaincre d’une décision. Son cœur penchait vers la passion à rallumer tandis que sa tête s’entête comme de raison. Océan de souvenirs sous un jet de lumière pointant la photo de celle perdue depuis trop longtemps, perlant dans la tristesse sur sa joue sillonnée par l’amertume, il regrettait.

Il voudrait tant offrir à sa vie une réconciliation sous le ciel amour négligé. Les années passées n’ont cure de lui alléger sa souffrance.

Il portait en lui le regret desséché du laisser-aller sous le thème de la lâcheté,
ou d’un remis à plus tard.

Le temps du coucou lui rappelait les instants perdus à ne pas agir, préférant se vautrer dans l’incapacité de s’assumer. Exception en ce mardi matin, sous le pli d’une mauvaise nouvelle en lecture, le temps écourté lui étant alloué se voyait maintenant rogner d’un délai en dormance.

Regard ternissant, les fissures du temps sur son visage avachi par l’usure lui reflétaient l’urgence d’une réaction. Que faire dans le doute quand celui-ci s’impose d’une solution, sinon que faire sans plus attendre?

Telle une voiture rouillée de n’avoir bougé depuis des années, M. Frigon se mettait péniblement en marche vers les préparatifs de son départ. Destination en course dans l’espoir d’une retrouvaille espérée. Y serait-elle encore? Appréhension angoissante d’une démarche peut-être vaine bercée par les dialogues internes d’un « mais si… »

D’un pas à pas décidé, il s’entreprit d’une démarche clamant haut et fort à qui voulait bien l’entendre, qu’il retournait aux côtés de sa belle. Soupirs désespérés en guise de réponse, éveil de découragement devant l’absurdité de ces retrouvailles trop tardives. Sourd aux remontrances en outrances, M. Frigon s’affaira au meilleur de ses capacités amoindries, réservant le temps nécessaire d’un délai entre deux cavales. Tissant une toile d’une beauté à venir, entre deux valses en mémoire, soif de vivre dans cette nouvelle rivière, rien ne tarirait cette conviction grandissante d’un bon choix parmi d'autres douteux. Certitudes en fondation, terrain d’assise en levier de bonnes volontés.

Derniers réglages dans les vestiges d’une étape à tourner, la vie se consumant dans la fumée des rêves déçus, alors le temps restant obligeait l’urgence d’agir. Frivolité renouée dans les images au fusain dessinées de cette destination signée. Adieu en office à tous ceux qui se rient de sa décision, qu’en a-t-il à faire, mise à part les tourner en dérision. Départ ainsi facilité par ces risées que son entourage déplumé lui offre en au revoir.

Billet en poche, allée simple dans l’espoir d’un non-retour, M. Frigon partit l’âme au pied de marche vers un idéal fantasmé. Bien calé dans le siège de son départ, il divaguait en quête de scénarios à la fin heureuse. Endormi dans les airs, porté par les ailes d’une destinée en cours d’écriture, il s’égarait dans les fougères plumeuses dans le sous-bois de sa conscience.

Atterrissage onirique, bulle divagante, M. Frigon aux teintes de son reflet virtuel fleurissait dans un idéal ponctué de bonnes nouvelles. Décor en fée des bois sous le déluge mielleux de ces retrouvailles de soie, naviguait sur la toile de sa destination.

Dès l’éveil du rêveur, il sentit que le sol sur lequel foulaient les pneus crissant dans la force de leur impact s’ouvrait vers une finalité de sa course. Douane en fouille de perte de temps, le peu de bagages à récupérer le soulagea des files d'attente. D'un air climatisé à l'air frais, il se mit en route vers celle qui occupait l'entièreté de ses pensées.

Vie en fin de parcours, souffle haletant d’une maladie galopante, M. Frigon peinait à prendre son pied devant l’autre. Seul l’appel de cette rencontre programmée lui donnait le courage de poursuivre malgré la douleur qui le gagnait. Dans le fort de sa croyance, il souhaite de tout cœur que le sien ne le lâcherait pas avant l’avoir rejoint.

Sur le vestige d’une note sur un papier froissé, il cherchait à rejoindre l’adresse qui y figurait. Les quelques billets en poche ne lui permettaient pas de folie dans l’exagération de ses excès. Résigné dans sa démarche, il franchissait l’écart entre lui et sa tendre moitié délaissée.

Palpant l’envie d’y arriver au plus vite, il hâta le pas et ces derniers ne le trahirent pas en le menant tout droit vers la grille de fer forgé ornant la demeure de celle qu’il aimait depuis toujours. L’air était bon et la cour entretenue sous la minutie de ses occupants. Malaise au corps éreinté d’un effort que trop soutenu, il tentait de remettre de l’ordre dans l’idée de ses mémoires. Quels seront les mots qu’il lui soufflerait une fois à ses côtés, il n’en savait plus rien. Peut-être que seule la proximité parlerait pour lui.

Dédale en dalle de pierre sous la stèle qui l’abritait, M. Frigon la reconnut parmi les autres. Fresque d’une vie en perte de vie, il prit place à ses pieds et sans mot dire, la rejoignit les mains en croix.

Souriante enfin, sur le seuil de son trépas, elle l’attendait depuis des lunes croissantes et décroissantes, se succédant sans l’ombre de son âme. Mais cette fois, il était là. Enfin réunis sous un même monde en déconstruction, l’amour qu’il avait perdu depuis trop longtemps déjà renouait dans la dimension qui les hébergeait tous deux maintenant. Puis sur# le sol de ses décombres, on y inscrit un simple ci-gît.

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